Analyses

Toutes les incarcérations sont politiques!

Il est temps d’abattre les murs des prisons. Bien sûr, ça n’arrivera pas demain. Mais nous pouvons commencer par abattre les mythes qui entourent les prisons, dans l’espoir d’affiner nos critiques pour bâtir ensemble une lutte anti-carcérale libératrice. Ce qui suit est une brève analyse inter-sectionnelle des institutions qui forment le système judicio-carcéral. Nous vous invitons à nous envoyer vos critiques et améliorations possibles dans une optique de poursuivre conjointement ces réflexions!

 Par « Toute détention est politique » nous souhaitons mettre de l’avant le fait que le système judicio-carcéral est ancré dans les systèmes politiques actuels et historiques. De ce fait, les pouvoirs politiques dominants sont responsables des actes d’incarcération.

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PORTRAIT DISCRIMINANT

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions sexistes

Le système judiciaire reproduit les dynamiques hétero-cis-patriacales en dehors des murs, alors que les prisons les maintiennent en dedans. Pour les femmes, comme pour toutes les personnes vivant des oppressions basées sur leur genre, ces institutions constituent des lieux qui reproduisent les situations d’inégalités, d’exploitation et d’oppression. C’est pourquoi on peut dire que le système carcéral fait également partie des formes d’appropriation collective du corps des femmes venant aggraver leurs conditions de vie.

Parmi ces inégalités, on remarque des écarts entre les sentences imposées aux personnes considérées «hommes» et «femmes», au niveau des traitements et accessibilités possibles dans les centres de détention et dans les oppressions vécues. Ces différences découlent beaucoup de la perception du rôle que la femme doit jouer au sein de la société; mère, épouse, personne douce, etc. La société pose un regard plus dur sur les femmes incarcérées qui viennent briser l’idéal de la féminité de par leur crime. Les femmes sont donc doublement condamnées : en tant que criminelles, mais aussi en tant que femmes, et auront de ce fait plus de difficulté à se réinsérer à leur sortie de la prison.

Il est également à noter qu’une majorité de femmes incarcérées sont survivantes d’abus, sont sous-scolarisées et devaient survivre avec de faible revenus.

On peut donc en conclure que les dynamiques propres au marché du travail, où s’entremêlent pour les femmes rapports de classes, de sexe et de race, rendent la subsistance de nombre d’entre elles difficile sans entrer en rapport de dépendance économique envers un homme, l’État, ou en participant à des activités illégales. L’appareil juridique serait un moyen d’appropriation de ces femmes et de dépossession de leurs enfants, par le biais de la DPJ. La prison, dans son architecture, serait un moyen de confinement dans l’espace et de déploiement de force contre le corps de ces femmes, ainsi que d’appropriation de leur travail effectué à l’intérieur de la prison pour un salaire dérisoire qu’elles ne peuvent posséder en propre (et qu’elles doivent dépenser à la cantine). La fouille à nu, contrainte sexuelle ritualisée et institutionnalisée comme technique de sécurité obligatoire, souligne la dépossession de leur propre corps dont sont l’objet les femmes appropriées par l’institution carcérale. Il va sans dire qu’il en est de même pour le harcèlement et les abus sexuels commis à l’intérieur des prisons pour femmes. De plus, la prison crée et aggrave de nombreux de problèmes de santé : dépression, constipation, douleurs chroniques, stress, etc.

Angela Davis effectue une analyse originale du système carcéral états-unien qui le lie  «symbiotiquement» au développement du capitalisme, au racisme et au sexisme. Dans une perspective de prise en compte des conséquences combinées et interdépendantes des rapports sociaux de classe, de sexe et de race, Davis observe la différenciation des effets des tentatives de réinsertion sociale pour les femmes blanches et les femmes de couleur qui transitent par les institutions carcérales aux États-Unis.

Training that was, on the surface, designed to produce good wives and mothers in effect steered poor women (and especially black women) into « free world » jobs in domestic service. Instead of stay-at-home skilled wives and mothers, many women prisoners, upon would become maids, cooks, and washerwomen for more affluent women. (Davis, 2003, p. 70)

Pour poursuivre la réflexion :

Frigon, Sylvie, 2000, Du corps des femmes: Contrôles, surveillances et résistances, Ottawa,       University of Ottawa Press, 316 pp.

Blanchard, Brigitte, 2002, « La situation des mères incarcérées et de leurs enfants au Québec »,            Criminologie, vol. 35, n° 2, p. 91-112.

Brassard, Renée et Mylène Jaccoud, 2002, « L’enfermement des femmes autochtones : une       reconstruction d’objet », Criminologie, vol. 35, n° 2, pp. 73-90.

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions transphobes

Les personnes trans sont ciblées par les forces policières, subissant davantage de violence et d’incarcération en lien avec la discrimination sociale qu’illes vivent. Nombre de ces personnes vivent dans la pauvreté et/ou l’itinérance. Plusieurs font l’usage de drogues et/ou font du travail du sexe pour diverses raisons.

Les établissements carcéraux sont divisés par genre, plaçant les personnes trans dans une situation ambiguë. En effet, illes seront classé.es selon leur sexe de naissance et non selon leur identité de genre. Ainsi, les femmes trans qui n’ont pas effectué d’opération, ou qui n’envisagent pas ce procédé, seront placées dans une prison pour hommes. Les personnes qui suivent un traitement hormonal peuvent le continuer uniquement si elles avaient une ordonnance médicale avant leur incarcération, ce qui entraîne une discrimination automatique envers les trans ayant peu de moyens financiers qui se tournaient vers le marché noir pour répondre à ce besoin avant leur incarcération.

Une fois en prison, les personnes trans doivent vivre plusieurs humiliations liées à ce classement et à leur condition; abus sexuels de la part d’autres prisonnier-ères et des gardien.nes, blagues, fouilles abusives, mises à nues injustifiées etc. La discrimination permanente imposée aux détenu.es trans mène à une détresse psychologique grave qui laisse de lourdes séquelles après l’incarcération et crée des risques de suicides élevés durant la détention.

Prétextant une volonté d’assurer leur protection et leur sécurité, le milieu carcéral fait un usage abusif de la mise en isolement solitaire des personnes trans et/ou racisées. Ce violent outil de répression est dénoncé en tant qu’instrument de torture et comporte un risque élevé de causer des dommages psychologiques et mentaux à long terme.

Pour poursuivre la réflexion :

http://santetranshealth.org/jemengage/guide-contents/gender-segregated-facilities/

https://infokiosques.net/IMG/pdf/femmes_trans_en_prison-40p-A4-fil.pdf

Stanley, Eric A. et Nat Smith (dir.), 2011, Captive genders – Trans embodiement and the prison             industrial complex, Oakland, AK Press, 365 pp.

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions racistes

 Le système judiciaire est fondamentalement raciste et cela se manifeste d’entrée de jeu par une violence plus grande et une surveillance plus marquée des policier.e.s, mais aussi des constables spéciaux (au Palais de justice) et des agent-e-s correctionnel-le-s envers les personnes de couleur. Il n’est pas rare que des personnes qui se défendent contre un traitement raciste subi par des personnes en situation d’autorité finissent par avoir une charge supplémentaire pour voie de fait alors que la figure d’autorité raciste gardera son poste et pourra continuer à exercer sa profession et perpétuer ses abus. (Comack, 2012)

Angela Davis analyse le travail carcéral, où elle identifie la continuité historique du complexe carcéro-industriel avec l’esclavage aux États-Unis. Elle soutient précisément que le travail des groupes racisés a été historiquement approprié par le système esclavagiste. Les institutions carcérales, avec la présence disproportionnée de personnes de couleur en son sein, se situent en continuité avec cette forme d’exploitation du travail. Elle fait cette démonstration au travers l’observation de la continuité entre le travail forcé en prison et l’esclavage.

« One of the many ruses racism achieves is the virtual erasure of historical contributions by people of color. Here we have a penal system that was racist in many respects – discriminatory arrests and sentences, conditions of work, modes of punishment – together with the racist erasure of the significant contributions made by black convicts as a result of racist coercion. Just as it is difficult to imagine how much is owed to convicts relegated to penal servitude during the nineteenth and twentieth centuries, we find it difficult today to feel a connection with the prisoners who produce a rising number of commodities that we take for granted in our daily lives. » (Davis, 2003, p. 36)

La situation des personnes migrantes est intimement reliée au système carcéral, considérant qu’en 2013, entre 400 et 500 personnes étaient incarcérées pour avoir migré. Le «  Canada » ne peut pas les déporter, mais ne peut pas les relâcher non-plus, s’en suit que les personnes migrantes détenues peuvent se retrouver en détention pour des durées indéterminées. Il n’y a aucune durée de détention maximale et certain.e.s ont été emprisonné.e.s pour plus de dix ans sans charge ou procès, dont le militant anti-apartheid d’Afrique du Sud Mbuyisa Makhubu. De plus, les parents ont le choix d’apporter leurs enfants en détention ou de les laisser à des centres jeunesse. Au travers du « Canada », il y a officiellement trois prisons pour les personnes migrant.e.s, mais dans les faits, illes se retrouvent réparti.e.s dans 43 prisons, souvent à sécurité maximale. (Solidarité Sans Frontières, 2013)

Pour aller plus loin :

Davis, Angela, 2003, Are prison obsolete?, New York, Éditions Seven stories press, 128 pp.

http://www.neverhome.ca/detention/

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions colonialistes

Avant tout, les systèmes judiciaires et carcéraux imposés actuellement aux peuples autochtones représentent un biais colonial, par le fait même qu’ils se permettent de juger et d’incarcérer des personnes qui ne reconnaissent pas ce système légal et se voient jugées par un système de justice qui ne les représente pas (justice alternatives, justice spirituelle, etc). « Cette situation découle de la colonisation, de la création d’un système de réserves et de la Loi sur les Indiens, qui ont entraîné l’établissement de structures administratives non traditionnelles dans les collectivités. Nombre de collectivités autochtones contemporaines affichent une stratification sociale et des niveaux de criminalité et de désordre accrus. » (Laprairie, 1996).

De plus, ce système ayant été créé pour et par des personnes majoritairement « blanches », ces dernières bénéficient de privilèges et d’une plus grande protection lors des interactions avec la justice et l’autorité en général que les autochtones. Les membres de Premières nations ont également plus de chance d’être incarcéré.e.s et d’y retourner après leur libération (Laprairie, 1996).

Cette réalité, critiquée dans le rapport « Création de choix » (1990) a donné lieu à la création de centres de guérison. Cependant, ces centres reproduisent les rapports de pouvoirs issus du colonialisme, par les mesures autoritaires qui y restent liées.

Au sein de ce système légal non-reconnu, les adultes autochtones sont surreprésenté.e.s dans les prisons. En effet, entre 2013 et 2014, les membres de Premières nations, les métis et les Inuits ont constitué 24% des nouvelles détentions dans les services correctionnels provinciaux et fédéraux, alors qu’illes ne composent que 3,8% de la population adulte canadienne. (w.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2015001/article/14163-fra.htm#n16-refa)

Au « Canada », les provinces ayant maximisé le recours à des peines ne misant pas sur la détention, surtout pour les infractions mineures, possèdent une population carcérale où les autochtones sont moins surreprésenté.e.s  comparativement à d’autres provinces, telles que l’Alberta, ayant mises en place des stratégies contraires. En effet, les condamnations qui contribuent à cette surreprésentation sont souvent liées au défaut de paiement des amendes, aux infractions administratives (non-comparution, manquement aux conditions de la probation) et aux infractions contre l’ordre public.

Il faut également noter le contexte de lutte pour la protection des terres ancestrales contre les grands projets liés aux ressources naturelles tels que le Plan Nord, les projets de transport pétroliers, d’exploitations gazières, de coupes forestières etc. Au « Canada », comme ailleurs, la répression des luttes liées au territoire et à la terre s’illustre non seulement par les déplacements forcés, mais également par la judiciarisation de celles et ceux qui s’opposent à la cession de leurs terres.

Pour poursuivre la réflexion :

LaPrairie, Carol. 1992. La surreprésentation des autochtones dans les établissements correctionnels et ses répercussions sur la prévention du crime.  Ministères de la Justice du Canada.

Comack, Elizabeth, 2012. Racialized policing – aboriginal people’s encounters with the police, Winnipeg, Fernwood publishing, 254 pp.

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions capacitistes.

« Même si les prisons n’ont pas les ressources pour traiter les problèmes de santé mentale, elles servent d’hôpitaux par défaut à bien des malades ».1

Au Québec, les personnes incarcérées vivant des situations de santé mentale divergentes de la norme subissent l’impact de graves lacunes pour l’accès et la continuité des services sociaux et de santé. L’organisation des services de santé en prison ne tient pas compte des caractères spécifiques de la réalité carcérale. Par exemple : « À l’admission, aucun dépistage systématique des problèmes de santé mentale n’est effectué, sauf pour l’évaluation du risque suicidaire. N’étant pas dépistées, les personnes ont peu de chances de recevoir un diagnostic médical et les services conséquents requis »2.

En général, les femmes sont plus incarcérées pour des raisons de santé mentale, ce qui représente une autre forme d’institutionnalisation. De plus, aux États-Unis, 48% des femmes incarcérées présentent des symptômes post-traumatiques lorsqu’elles sont en prison.

Les personnes ayant un statut socioéconomique précaire sont plus à risque de dépendre de drogues, incluant l’alcool, ainsi que de souffrir de dépression et de troubles de l’anxiété. Ce sont aussi ces mêmes personnes qui sont plus à risque de se faire incarcérer en relation avec un « crime » économique (vente de drogues, vols, travail du sexe), celui-ci étant nécessaire à la survie de la personne et, dans plusieurs cas, de sa famille.

Au contraire, les personnes privilégiées demeurent majoritairement à l’abri de l’incarcération. Au Québec, 65,4% des détenu.e.s n’ont aucuns diplômes et bien que la majeure partie des personnes condamnées sache lire, écrire et compter, le niveau de scolarité des personnes en détention est généralement peu élevé. Aussi, un peu plus du quart des personnes détenues n’ont pas de domicile fixe et 63,9% ont reçu un diagnostic de problème d’ordre émotionnel ou psychologique.

Il faut aussi considérer que la prison ne fait qu’empirer l’état dans lequel se trouvent les personnes incarcérées: si elles ont des difficultés psychologiques, celles-ci vont s’exacerber; si elles se considèrent équilibrées avant d’entrer en prison, elles risquent très fortement de développer des difficultés psychosociales de par leur incarcération. La prison dans son essence est un outil pour briser les gens, donc ne sera jamais un milieu qui peut être thérapeutique. D’autant plus, les screws (a.k.a. officièr.es correctionnel.les) ne sont pas formé.es pour savoir comment réagir face à des différences mentales. (Et même s’illes l’étaient, la plupart d’entre euzes n’utiliseraient pas leurs connaissances pour « aider » les détenu.es.)

1 PORTER, Isabelle. « Santé mentale et prison: un mélange explosif », dans Le Devoir,10 janvier 2009

2 Protecteur du citoyen. « Rapport du Protecteur du citoyen pour des services mieux adaptés aux personnes incarcérées qui éprouvent un problème de santé mentale », Québec, 2011

Pour pourscuivre la réflexion : Disability Incarcerated: Imprisonment and Disability in the United States and Canada, by Liat Ben-Moshe)

http://www.alterjustice.org/dossiers/articles/1510-incarceration_et_sante_mentale.html

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions capitalistes

Créé par des dominants pour des dominants, les lois privilégient la criminalisation de la pauvreté et la criminalisation des idées politiques. Le système judiciaire est tout d’abord un outil des classes dominantes. Il nous dépossède collectivement de toutes décisions sur la justice. C’est une des pierres angulaires du bras armé de l’État, au service du maintien des systèmes d’exploitation. Il est traversé par ces systèmes et en renforce le maintien. La légalité et le code criminel sont arbitraires et historiques, influencés par le contexte, pouvant être modifiés par les législateurs. Ils sont donc l’institutionnalisation d’un rapport de force à un moment donné de l’histoire entre des classes antagonistes, ils sont donc aussi les produits de luttes populaires. Cependant, ils représentent surtout la volonté des classes au pouvoir pour le maintien de leurs possibilités d’exploitation de notre travail, de nos corps, des objets et du territoire.

Rusche et Kirchheimer, deux théoriciens marxistes allemands, soutiennent trois arguments principaux qui permettent de comprendre le rôle de l’institution carcérale dans le système capitaliste. Premièrement, ils soutiennent que le type principal de peine utilisé à chaque période de l’histoire correspond au mode de production dominant à cette époque. À l’ère mercantiliste, les déportations aux colonies et la condamnation aux galères étaient des peines couramment utilisées. Angela Davis note à ce sujet que les femmes, quant à elles, étaient déportées et soumises à la prostitution forcée dans les colonies : « During the early 1700s, one in eight transported convicts were women, and the work, they were forced to perform often consisted of prostitution.» (Davis, 2003, p. 42)  Ces formes punitives furent peu à peu remplacées par la prison comme forme majoritaire de peine avec le développement du capitalisme. Pour elle, la prison d’aujourd’hui gère et concentre les individus inutiles dans la production économique actuelle, ce qui cible particulièrement les communautés isolées et/ou précaires souvent composées de personnes de couleur. Deuxièmement, ceux-ci soutiennent que l’intensité du recours à la peine de prison dans une économie capitaliste varierait en fonction du marché du travail. Il s’agirait donc d’un outil de contrôle des classes dites dangereuses, inactives. Troisièmement, ils soutiennent que les peines de prison seraient parties intégrantes d’une politique sociale de gestion des moins nantis, qui absorberait les personnes s’adonnant à des activités illégales et les prolétaires en créant des emplois de gardien-ne-s de prison. (Rushe et Kirchheimer, 1939)

Selon Foucault, la prison serait un dispositif de contrôle et de discipline au profit de la classe bourgeoise, visant l’assujettissement des individu.es à l’exploitation capitaliste, tout particulièrement le sous-prolétariat urbain. Selon lui, l’institution carcérale met les individu.es au travail, en soumettant leur corps à la discipline. Il en est ainsi dans plusieurs institutions de la société, pensons tout particulièrement à l’école. Mais plus encore, le développement du dispositif de la prison au tournant du XVIIIe et XIXe siècles comme forme punitive aurait permis d’assurer une mainmise plus facile sur les individu.es s’adonnant à des pratiques illégales, autant par ses fonctions de discipline que de surveillance. En ce sens, la prison aurait réussi à organiser un type d’illégalisme, la délinquance, qui soit relativement clos, mais perméable. Il s’agirait là de la véritable utilité de ce dispositif pour la classe au pouvoir. (Foucault, 1993, p. 21)

Wacquant considère que la prison s’est réaffirmée comme institution dans les dernières décennies, particulièrement à l’ère des lois de tolérance zéro. Selon lui, la prison serait devenue, plutôt qu’un lieu de disciplinarisation utile, comme le soutenait Foucault, un lieu d’entreposage des corps, ayant subis une sélection ethno-raciale et de classe capitaliste. Il renoue plus étroitement avec les thèses de Rusche et Kirchheimeren annonçant qu’on assiste à un remodelage de l’État où les populations les plus vulnérables sont de plus en plus prises en charge par des politiques répressives et de moins en moins par des programmes d’assistance sociale. Au même moment, il y aurait colonisation du secteur social par une logique panoptique et punitive. Ainsi, dans la phase néolibérale du capitalisme, une période de dépression économique amènerait une diminution de l’assistance sociale compensée par une réaffirmation de la force punitive de l’État, ce qui permettrait de faire face à l’augmentation des inégalités sociales. Il conclue que nous assistons à une révolution capitaliste par le haut où il y a dérégulation, flexibilité salariale, ainsi que consolidation de l’insécurité sociale dans les classes capitalistes et racisées.  (Wacquant, 2010, p. 157)

Finalement, selon Huey P.Newton, il y a deux types de prisonniers.e.s. Pour lui, le plus grand nombre est composé de celles et ceux qui acceptent la légitimité des postulats sur lesquels est basée la société. Ceux-ci et celles-ci poursuivent les mêmes buts que n’importe qui; l’argent, le pouvoir, la cupidité et la consommation ostentatoire. Mais pour le faire cependant, illes adoptent des techniques et des méthodes que la société a définie comme illégitimes. Le second type de prisonniers-ères est celui qui selon lui rejette la légitimité des postulats sur lesquels la société est basée. Ce type de prisonniers-ères toujours selon lui, soutient que le peuple situé en bas de l’échelle sociale est exploité pour le profit et l’avantage de celleux qui sont en haut. Donc Newton pense que les opprimé.e.s existent, et seront toujours utilisé.es pour maintenir le statut de prévilégié.es des exploiteurs.trices. Donc, Newton affirme que c’est pourquoi le deuxième type de prisonniers-ères pense que la société est corrompue et doit être renversée. Ce second type consiste en ce qui pourrait être considéré comme un.e prisonnièr.e politique, car ille n’acceptera pas la légitimité de la société et ne voudra pas participer à son exploitation corruptrice, que ce soit en prison ou dans les quartiers. Selon Newton, la prison ne peut remporter de victoire sur l’un ou l’autre type de prisonnièr.e, peu importe avec quelle force elle s’y essaie. C’est que pour Huey P. Newton «le capitalisme illégitime» sait que s’il joue le jeu que la prison veut lui faire jouer, son temps de peine va sera réduit, il sera relâché et pourra continuer ses activités.

Pour aller plus loin :

Georg Rusche et Otto Kirchheimer. 1939. Punishmentand Social Structure. New York.  Columbia University Press. 268 pp.

Brodeur, Jean-Paul. 1993. « Alternatives » à la prison :  diffusion ou décroissance du contrôle social : une entrevue avec Michel Foucault. Criminologie. vol. 26, n° 1.

Loïc Wacquant, 2010, « La fabrique de l’État néolibéral – Workfare, prisonfare et insécurité sociale », Civilisations, vol. 59, no 1.

Huey P. Newton et The Black Panther Party. «Prison où est ta victoire?» Cultures & Conflits. [En ligne], 55 | automne 2004, mis en ligne le 08 janvier 2010, consulté le 12 janvier 2016. URL : http://conflits.revues.org/1574

Les systèmes judiciaire et carcéral en tant qu’institutions de contrôle.

In modern republics, the function of prison is said to be correction. When individuals break laws that uphold the common good, the conventional wisdom goes, they need to be punished or otherwise taught to be more socially cooperative and generous. In my experience with incarceration, however, the only thing that prison teaches is obedience. A “corrected” citizen is one who internalizes prison bars even on the streets.

Peter Gelderloos, dans TheFunction of Prison

La définition de prisonnier.e politique marque l’emprisonnement d’une personne qui est impliquée dans un mouvement social, révolutionnaire, clandestin, etc. L’incarcération de cette personne peut être utilisée notamment pour museler et menacer, ainsi que pour saper le mouvement et le diviser. Il peut y avoir une mobilisation, la création d’un rapport de force pour sa libération, etc. Il existe également une définition de prisonnier.e politique qui inclue les personnes qui, une fois incarcérée, peu importe la raison de leur incarcération, décident de se mobiliser politiquement en tant que personne détenue. Cependant, ces concepts créent deux catégories de prisonnier.e.s et c’est pourquoi on doit le remettre en question, tout en respectant l’auto-détermination des personnes qui s’identifient ou non à ces termes, selon le contexte socio-politique et leurs revendications.

Les personnes qui défient le statu quo de par leurs actions (et parfois, seulement de par leurs idées) se retrouvent devant le système d'(in)justice et devant des peines de prison. Cela remplit deux rôles: instaurer la peur de la prison et de ses conséquences chez les autres personnes qui militent, peur qui agit en tant qu’agent pacificateur, et briser la personne incarcérée pour paralyser sa volonté de contester dans le futur.

Les screws font usage de force et d’intimidation (constable spécial au palais de justice), d’humiliation lors de la fouille à nu, lors de l’expression d’un besoin de base, etc. Parfois, il y a également des relations de chantage concernant la préservation ou le retrait de privilèges. Rien n’est considéré comme un droit en prison, c’est un lieu hors de la fiction du régime de droit (les gens dans la société vivent dans cette fiction, dans cette croyance, pas les gens qui sont dans la prison. Les prisonnier.e.s ont conscience de leur dépendance extrême et d’une vulnérabilité aux décisions arbitraires de personnes qui ont un pouvoir sur leur vie et son déroulement) : menace de faire fouiller le secteur, changer un.e détenu.e de secteur pour briser les liens de solidarité, abus, humiliation, agression, menace. Ce rapport où des personnes ont une autorité arbitraire sur d’autres et un pouvoir sur des corps confinés ne peut être réformé.

Les médias de masse en tant que complices des institutions judicio-carcérales

Ayant soif de sensationnalisme, tout simplement ou pour mieux capter l’intérêt de leur lectorat, les médias de masse relatent et surexposent la minorité des crimes les plus violents. À force d’être soumis.e.s à ces histoires, relatées avec passion sans proportion pour le reste du spectre des « crimes », une image des détenu.es en tant que personnes extrêmement violentes apparait dans l’imaginaire des gens. Cela renforce le discours pro-carcéral, en ce sens que les gens voient une nécessité aux prisons qu’illes ne remettront pas (ou très peu) en question, même lorsque confronté.es aux faits absurdement réels mentionnés ci-haut.

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Parce que l’incarcération est prouvée ne pas « réduire les récidives », qu’elle ne fait qu’exacerber la détresse psychosociale des personnes incarcérées et de leurs communautés, et qu’elle n’attaque pas le problème à la base (qui trouve source dans les systèmes d’oppression, et non pas dans les personnes) : FEU AUX PRISONS!

Sans blaguer, mais avec une critique plus substantielle, la prison n’est pas la solution.

Nous devons simultanément réfléchir en tant que communauté à la manière dont combattre l’institution judicio-carcérale et aux alternatives que nous souhaitons instaurer afin de réellement favoriser le bien-être de nos communautés. Notre collectif tentera, dans des futurs textes de réflexions, d’investiguer les raisons pour lesquelles le système judicio-carcéral ne peut et ne doit pas être réformé et les alternatives envisageables pour le futur.

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